Ruben Ramchurn et l’IA: anatomie d’une tentative de désinformation contre Blick

Sunday, September 6, 2026
Deepfakes, messages erronnés et contenus générés par l'IA envahissent la sphère politique avec une efficacité vertigineuse. Un expert souligne un manque d'outils et de discernement pour les débusquer.
La mésinformation VS la désinformation
Bien que le phénomène soit plus courant à droite (comme le confirme «The Guardian» à propos des «deepfakes»), notons que certains partis européens de gauche ont également eu recours à la mésinformation par le passé: en 2024, par exemple, le Labour Party britannique s'est allègrement permis de présenter plusieurs estimations comme des chiffres vérifiés, afin d'accabler ses adversaires, comme le soulignait Full Facts.
«C’est tout l’antagonisme de ce phénomène, analyse Stéphane Koch, vice-président d'ImmuniWeb SA, active dans le domaine de la cybersécurité. De manière générale, la classe politique prétend qu’il faut lutter contre les 'fake news'. Or, on est en réalité face à plusieurs phénomènes qu'il convient de distinguer: la mésinformation et la désinformation.»
En d'autres termes, notre expert rappelle qu'il y a parfois une véritable intention dans la diffusion d’une fausse information, alors que, dans d’autres cas, il peut s’agir d’un partage non-intentionnel, voire accidentel: «Par exemple, dans de précédentes campagnes au sujet de la redevance radio-TV, certaines affiches de l'UDC se sont avérées volontairement trompeuses, souligne notre expert. Il s'agissait alors d'une désinformation organisée et réfléchie, faite de manière concertée. Dans le discours politique, c’est problématique, parce qu’on joue sur les croyances, ou l’incapacité des gens à identifier ces messages erronés.»
«On préfère l’histoire qui nous plaît à la vérité qui dérange»
Car, pour Stéphane Koch, on a pris beaucoup de retard lorsqu'il s'agit de repérer les «deepfakes». En effet, la capacité à prendre du recul et exercer une distance critique s'entraîne et s'exerce au prix de certains efforts: «Aujourd’hui, on ne détient pas toujours les réflexes, notamment à l’ère de l’IA, alors même qu’une publicité ou un discours politique peuvent renfermer des informations trompeuses, déplore-t-il. Sans oublier la question du taux d'acceptation et d'admission de ces messages dans les campagnes.»
Pour illustrer cela, notre expert prend l'exemple des Etats-Unis où, selon lui, le mensonge fait désormais partie de la communication politique: «On peut appeler cela des ‘vérités alternatives' ou utiliser un autre terme, mais on voit bien que la notion de vérité est absente de l’intention, observe-t-il. Quoi qu’il arrive, quelle que soit la réalité de la situation, l'administration Trump tient tête et continue sur la même ligne. Et, finalement, c’est intelligent, puisque les personnes que ces messages rassurent ou confortent dans leurs idées, sont totalement ravies d'y croire, peu importe si les informations sont mensongères. En bref, on préfère l’histoire qui nous plaît à la vérité qui dérange.»
De larges études ont effectivement vérifié cela: fin 2024, une recherche publiée dans la revue «Computers in Human Behavior» a démontré que notre capacité moyenne à détecter les «deepfakes» ne dépassait pas les 55,5%... avec une très grande part de hasard.
L'IA n'est pas le problème, mais un outil
Et l'IA, au fur et à mesure qu'elle se perfectionne, renforce constamment le phénomène: «Au niveau politique, des personnes essaient de trouver des mécanismes d’influence, tandis que l’IA vient enrichir les possibilités existantes, poursuit Stéphane Koch. Ce n'est donc pas elle qui les crée. L'IA n'est qu'un outil qui contribue au problème et qui floute les frontières entre le vrai et le faux, dans un contexte où les gens sont, pour la plupart, insuffisamment éduqués au discernement.»
Et le problème concerne autant les «deepfakes» que les publicités trompeuses, les arnaques en ligne et l'usurpation d'identité: «Toutes sont fondées sur une représentation habile d'une réalité qui n'en est pas une, poursuit le spécialiste du numérique. Ces différents courant informationnels atteignent nos émotions et altèrent notre discernement par l'exploitation de biais cognitifs, tels que le biais de confirmation ou le biais d'ancrage, ou encore des mécanismes psychosociaux comme l'urgence, la preuve sociale ou la réciprocité.»
Comment se battre contre ce phénomène?
Dans ce cas, revient-il à chacun d'entre nous d'affûter notre regard sur les contenus qui défilent sous nos yeux? «L'IA abaisse automatiquement les signaux d'alerte qui mobilisaient jusqu'ici notre discernement, rappelle Stéphane Koch. Repérer la prise de distance critique suppose un véritable apprentissage, qui va à contre-courant de notre fonctionnement. Rares sont ceux qui ont le réflexe de se demander, dans l'instant, si ce qu'ils voient est authentique.»
Notre interlocuteur reconnait par ailleurs qu'une loi sur la désinformation semble compliquée à mettre en place, dans la mesure où une telle législation empiéterait forcément sur la liberté d'expression: «A quel moment une information est-elle intentionnellement fausse, ou relève-t-elle d’une désinformation accidentelle? C’est difficile à vérifier», pointe-t-il. L'idée de créer un cadre clair, «basé sur des organes de surveillance académiques» et capable de souligner ce qui est faux dans une campagne lui semble toutefois «très utile».
Signe des tiraillements politiques sur le sujet, l'UDC et le PLR avaient d'ailleurs renoncé à signer le fameux Code de conduite sur l’intelligence artificielle en 2023. Une réticence qui confirme que, face à des outils d'une telle puissance persuasive, le meilleur rempart reste encore l'esprit critique de chaque citoyen. Read Full Article
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